La conscience de la « forme » du corps en Sophrologie. De quoi parle-t-on ?

Dans la lignée de la phénoménologie d’Edmund Husserl et de son étude portant sur « l’essence des choses », A. Caycédo s’est intéressé sur un plan théorique et méthodologique à la conscience de la « forme ». La phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty a également contribué à cette approche en Sophrologie : « le corps est une forme indivise ou « Gestalt » et réunit et englobe des parties très hétérogènes, se compose avec lui-même et construit sans cesse un nouveau montage d’analogies inter-sensorielles, intra-sensorielles, sensori-motrices et spatio-temporelles, pour s’adapter aux diverses situations de la vie perceptive, pour répondre aux sollicitations du monde et aux besoins d’unification de la chose »¹. La notion de « Gestalt » est également retrouvée dans le courant de la Gestalt thérapie et théorisée par Christian Von Ehrenfels en 1890 dans un article intitulé “Über Gestaltqualitäten”. Que faut-il comprendre de cet apport et quels en sont les enjeux ?

La forme

Par « forme », il faut entendre ici la forme du corps, c’est-à-dire ce qui est appréhendé par la conscience comme « structure ». La conscience du corps et plus précisément de sa peau, ses tissus ou encore ses organes apparaissent à la conscience sous la forme de phénomènes corporels, mais également comme « des formes », synthèse des différentes structures qui composent le corps ou synthèse de son ensemble. En tant qu’ensemble d’organes systématiquement cohérent dans l’unité ou totalité des sens, le corps est — selon une expression qu’emploie Merleau-Ponty dans la Prose du monde — « un système de systèmes voué à l’inspection d’un monde »². Ainsi, depuis les phénomènes corporels perçus comme distincts les uns des autres, la conscience nous révèle progressivement des structures, des systèmes, des formes. Cette hiérarchisation de la perception est explicitée par les travaux de A. Damasio qui l’inscrit dans une perspective darwinienne, c’est-à-dire selon les lois de l’évolution biologique, d’un système simple vers un système complexe.

Les cartes du corps

La notion « encartage » d’Antonio R. Damasio peut nous permettre de mieux appréhender notre sujet. À chaque instant, notre cerveau échantillonne notre corps et établit des « cartes » qui constituent des zones topographiques correspondant aux représentations corporelles, témoins du corps vécu. Ces « cartes » sont couplées à d’autres et interagissent entre elles, restituant au sujet une perception plus globale. Ces notions sont très proches à mon sens de celles évoquées par la phénoménologie de Merleau-Ponty et d’Alfonso Caycédo pour le cas particulier de la Sophrologie. C’est pour quoi, pour être plus précis, la question de la « forme » est à comprendre non seulement sur le plan de la perception, mais également sur un plan existentiel.

La dimension existentielle du corps

Notre corps est pourvu d’organes des sens, ce qui lui permet de percevoir le monde et s’y adapter. Notre cerveau fabrique des cartes, les couple entre elles et celles-ci alimentent la conscience du corps et de son environnement. Les dernières recherches scientifiques en rendent compte. Toujours est-il que pour bien comprendre notre propos, on suppose que la conscience de la « forme » du corps dépasse le champ de la perception ou plutôt qu’elle s’appuie sur elle pour l’ouvrir à sa dimension existentielle. Ainsi, par conscience de la « forme », il faut comprendre ; l’ensemble des phénomènes corporels perçus qui constituent la « forme », mais également  une « forme » qui perçoit. De la perception des phénomènes d’une part et du sujet percevant de l’autre, la conscience unifie le tout comme les deux faces d’une même pièce, révélant la dimension active et constitutive de l’expérience. C’est dans et par mon corps que je perçois. Si je perçois, je vis. Si je vis, j’existe, etc. C’est là la dimension existentielle du corps.

Perspectives

Ce travail de la conscience du corps par sa « forme » vise à l’intégration du schéma corporel et permet d’expérimenter ce sentiment existentiel que chacun a de son propre corps. L’explication de ces notions peut paraître ardue, car elle est théorique. Seule l’expérimentation peut nous délivrer des résistances intellectuelles. Elle offre cependant un moyen de comprendre l’intérêt de la Sophrologie comme approche complémentaire dans le suivi de certaines pathologies, notamment les troubles alimentaires, où la « forme » du corps dans toutes ses dimensions est en jeu. Ce type de problématique fera l’objet d’un nouvel article prochainement.

¹ L’à priori du corps chez Merleau-Ponty, Lucia Angelino, Revue internationale de philosophie 2008/2 (n° 244), p. 167 à 187

² La prose du monde, Maurice MERLEAU-PONTY, Paris, Gallimard, 1969, p. 110-11.

Aller plus loin :

Damasio A. R. (2003), Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Paris, Odile Jacob.
 

Damasio A. R. (1995), L’Erreur de Descartes, Paris, Odile Jacob.

Merleau-Ponty M. (1976), Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard.

Patrick-André Chéné (2019), Sophrologie – Fondements et méthodologie Tome 1, ELLEBORE.

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